Une rencontre passionnante avec l’auteur de « La Mémoire d’Abraham ».
Marek Halter consacre une part importante de sa vie à la défense des droits de l’homme et du dialogue au Proche-Orient : il est le président de l’Institut Andréï Sakharov, de l’Institut international de la culture juive, et le cofondateur de SOS Racisme ... Il est aussi un auteur émérite : "La Mémoire d’Abraham", Prix du Livre Inter en 1983, La reine de Saba, la trilogie de la Bible au féminin : Sarah, Tsippora et Lilah explorent les mythes bibliques de manière romancée. Rencontre avec un homme passionné, et passionnant, à l’occasion de la sortie du tome 1 de l’adaptation BD de Marie.
Interview
London Macadam : Marek Halter bonjour, merci d’accepter une interview pour les Français de Londres.
Comment est née l’idée de Marie votre roman en BD ?
Marek Halter : Ca a commencé par le roman… les mythes portent aussi une part de vérité et je me suis rendu compte en lisant les différentes traductions que les femmes dans ces livres, y compris le Coran, existent mais ne parlent pas. Les hommes qui ont compilé ces textes : pour ce qui est de l’Ancien testament au 1er siècle, pour les Evangiles au 2e siècle, pour le Coran au 7e siècle, on carrément gommé toute la parole féminine. Et j’ai trouvé qu’il était temps de leur rendre le droit à la parole, car sans ces femmes ces trois grandes religions monothéistes n’auraient jamais existé. Alors j’ai écris d’abord trois romans sur la Bible, puis Lilah et puis j’ai écrit Marie parce que j’ai trouvé que la mère de Jésus était essentielle dans les Evangiles. Parce que sans elle il n’y aurait pas eu de Jésus, non seulement parce qu’elle a donné naissance à Jésus mais parce qu’elle l’a obligé à devenir le Christ. (Anecdote sur les noces de Cana)
J’ai fait un livre sur elle dont je suis très fier : il fallait que je reconstitue la vie quotidienne à l’époque du Christ et je pense que j’ai réussi à dresser le portrait des personnages, de Ponce Pilate, de Joseph d’Arimatis… Puis c’est un livre qui est devenu un best-seller au niveau mondial, en Amérique en Angleterre... Et un jour j’ai été contacté par un ami, Elie Chouraqui qui m’a dit « Ecoute je n’ai pas les moyens d’en faire un film, j’aimerais un jour, mais on me propose dans une maison d’édition de faire les dessins d’une bande dessinée et de découper ton roman pour faire les bulles qui accompagneraient les dessins. » Et j’ai dit « quelle bonne idée » : et l’album parait ces jours-ci.
London Macadam : Quelles ont été les rencontres qui ont menées au projet ?
Marek Halter : Ecoutez, pour la bande dessinée c’est cela après j’ai vu l’éditeur lui-même qui est venu me proposer quelques dessinateurs que j’ai trouvé très bons. Je connais mal la bande dessinée et je suis admiratif quand je vais dans une grande surface et que je vois des centaines de mômes assis par terre – ils n’ont pas d’argent pour acheter les albums- en train de lire les bandes dessinées je trouve ça génial. C’est un moyen extraordinaire de faire passer une histoire, une idée, un désir et j’étais flatté. Depuis il y a quelques dessinateurs qui travaillent pour transformer mon livre « La mémoire d’Abraham » en bande dessinée. Il y aura 25 volumes l’année prochaine et là aussi je suis extrêmement flatté.
London Macadam : Combien de tomes y aura-t-il pour Marie et en combien de temps ?
Marek Halter : Il y aura 15 volumes en un an et demi. Le premier a paru là, avant la fin de l’année il y en aura un autre et puis jusqu’au début de l’année 2011 je crois qu’il y aura l’ensemble de l’histoire dessinée.
London Macadam : Qui était Marie qui fait partie de votre trilogie des femmes de la bible … ?
Marek Halter : Ecoutez d’abord il est important de dire, il a des conflits qui ont suscité tant de guerres, trop de morts, et puis la naissance du christianisme , qu’il était temps, qu’il était bon de montrer que ça fait partie de l’histoire juive. Marie, Miryem était une petite juive de Nazareth fille d’un menuisier, dans un village de menuisiers d’ailleurs : toute la Galilée venait là pour acheter les meubles. C’était des juifs pieux, des juifs patriotes encore une fois : la Judée était occupée par l’Empire romain, il y avait des rois collaborateurs Hérode et les rois collaborateurs, un peu le Pétain de l’époque. Et Jésus quand il est né, au fond, la première chose que les parents, c'est-à-dire sa mère et un père adoptif Joseph, lui aussi charpentier, ont fait : ils l’ont amené au temple à Jérusalem pour le faire circoncire. Puis ils l’ont ramené après sa bar-mitsvah, pour ses 13 ans et c’est là qu’il a montré ses capacités, son intelligence, son génie : il s’est mis à discuter avec les érudits, les rabbins. D’ailleurs on connait cette phrase de Jésus dans les Evangile « Je ne suis pas venu pour abolir mais pour réaliser ». Vous voyez, il n’était pas venu pour abolir, il se sentait juif mais il était un réformateur, il disait que les autres étaient de mauvais juifs, simplement. Le créateur véritable de la religion chrétienne c’est St Paul, ce n’est pas Jésus. Il voulait reformer toute l’organisation rabbinique qui était impropre et sclérosée.
Et Marie, c’est une battante, Il faut comprendre qu’à l’époque la Galilée était un lieu particulier. Loin de Jérusalem, donc loin du contrôle de la police des collaborateurs et de la police romaine, et pour tenir il y avait des sortes d’écoles pour les filles où elles apprenaient, chacune d’entre elle parlait trois langues : l’hébreu, l’araméen la langue populaire, véhiculaire et puis le grec. Marie n’était donc pas une petite fille de charpentier qui ne connaissait rien, et c’était une patriote. D’ailleurs on lit entre les lignes dans les Evangiles que c’est une fille extrêmement intelligente, vive et c’est elle qui entraine les femmes derrière son fils. Puisque les premières qui suivent Jésus ce sont les femmes. Il y a bien sûr les douze disciples qui doivent symboliser les douze tribus d’Israël – nous sommes toujours dans la symbolique juive -. Ce sont les femmes qui suivent, et on lit dans les Évangiles qu’il y a plein de Marie, Miryem, plein de Judith, etc… elles sont tout le temps là. C’est aussi une tendance à affirmer la spécificité, l’indépendance des femmes peu de temps avant la grande révolte contre Rome. Il y a ici deux grandes écoles : il y a ceux qui veulent se révolter les armes à la main et ceux comme Jésus et Marie que la révolte les armes à la main est une bêtise, une folie puisque ce tout petit peuple ne pourra jamais vaincre le grand empire, mais les juifs ont autre chose à leur disposition c’est la parole. C’est, avant la parole imposer « un autre royaume » comme disait Jésus, sur Terre : le Royaume de la Justice, le royaume de Dieu. Ce sont ces deux grandes écoles qui se combattent, qui s’entrainent et s’entraident en même temps puisque les deux veulent en finir avec l’occupation… C’est très moderne, c’est comme, ceux qui nous écoutent peuvent s’imaginer, la France sous l’occupation. Albert Camus n’a pas rejoint la Résistance et il a monté sa pièce Caligula en pensant qu’il faisait comprendre aux français comment ils devaient résister à l’occupation allemande, tandis que d’autres, Jean Moulin et tant d’autres, sont entré dans la résistance armée. Ces deux tendances ont toujours existé et cette Marie représente tout ces mondes là : le monde de la persécution, le monde des femmes, le monde de la volonté d’émancipation et jusqu’au bout elle est là. Elle est là au moment de la crucifixion, puisqu’il faut savoir qu’à l’époque il n’y avait pas de guillotine et c’était le moyen qu’avaient trouvé les romains pour les exécutions, ce n’est pas inventé pour le Christ. D’ailleurs il y a deux personnages qui sont crucifiés avec le Christ qui n’ont rien à voir avec la révolte ni avec le christianisme, deux voleurs parait-il. Et ses disciples ne sont pas là, ils ont peur. La seule qui est là c’est la mère avec les femmes. Pour moi c’est une grande leçon du judaïsme que cette histoire et une grande leçon pour la condition féminine d’il y a 2000 ans. Et en lisant mon livre on voit le parcours immense jusqu’à aujourd’hui et ce qu’il reste encore à faire.
London Macadam : Qui va dessiner les couvertures des albums ?
Marek Halter : J’ai découvert, voyez je vais partager avec vous, que quand on prépare un album de bande dessinée il y a trois catégories de dessinateurs.
Il y a ceux qui dessinent les couvertures. On m’avait fait pour cet album plusieurs propositions de couvertures qui n’ont pas été choisies, mais qu’on a gardées et puis il y avait une couverture, il y avait un dessinateur, je ne connaissais pas son nom, avec Marie, cette femme, qui domine la cité, qui domine le paysage. J’aimais bien l’idée que c’était la femme qui était là. Ils voulaient d’abord faire mettre la croix et j’ai dit non, c’est la fin de l’histoire, c’est une étape.
Et puis deuxième dessinateur : celui qui dessine l’histoire. Il propose des personnages, il propose des visages puisqu’il faut imaginer Marie et joseph, et puis Jésus. Il faut accepter les personnages, on peut demander à les modifier et il commence à dessiner. Il dessine seulement !
Et puis arrive le troisième larron qui lui met la couleur. Ce n’est pas le même, le coloriste peut durcir les images comme il peut les adoucir, ca dépend de la couleur dominante il choisit.
Alors par exemple pour la mémoire d’Abraham il y a une vingtaine de dessinateurs : une dizaine dessine et une dizaine colore. J’imagine que c’est à peu près la même chose pour Marie.
London Macadam : et vos projets de Bds et de romans Marek Halter pour cette année ?
Marek Halter : Bien sur j’ai des projets, j’ai aussi un projet de prolonger ma vie à l’infini (rires). Je suis en train d’écrire un roman qui s’appellera « Le Cabalis de Prague » qui va sortir en Avril. C’est l’histoire un petit peu connue du Golem qui est homme artificiel dont au parle aujourd’hui avec le clonage les robots ou comment on peut fabriquer un bonhomme qui a un pouvoir extraordinaire et comment faire en sorte que ces pouvoirs ne nous échappent pas. C’est comme la bombe atomique. La bombe atomique entre les mains de Nicolas Sarkozy ne nous fait pas peur mais la bombe atomique entre les mains d’Armadinejah en Iran nous fait peur. Tous ces problèmes se sont posés en Europe à la fin du XVIe au début du XVIIe siècle au moment où, après Copernic, Giordano Bruno ou Kepler, le monde a découvert que le monde était infini. Même pour nous aujourd’hui quand on regarde les étoiles on a du mal à s’imaginer qu’il y a des milliers de mondes comme le notre… Or à l’époque on s’imaginait qu’il y avait la Terre en bas et en haut, dans le vide, il y avait Dieu. Le jour où on a découvert qu’il y avait d’autres mondes en haut s’est posé la question où est Dieu ? Là est nés la cabale, la mystique puisque si Dieu n’est pas au dessus de nous peut-être est il en chacun de nous. Bon, c’est une époque magnifique et c’est à cette époque qu’on dit qu’un rabbin pour protéger les juifs qu’on continuait à massacrer, un robot et pour les protéger il lui a donné vie avec ses mots. Puisque Dieu a aussi crée le monde avec ses mots. Et imaginez vous qu’Hitler aussi, qui cherchait une arme absolue a envoyé des espions à Prague pour rechercher les secrets du Golem puisque s’il trouvait ces secrets, il gagnait la Guerre. Donc ca c’est mon roman et je viens de terminer mon livre mais lui sortira seulement dans un an pour lequel je vais choisir 250 illustrations : « Histoires du peuple juif » Histoires au pluriel puisque je ne suis pas un historien, donc je raconte des histoires sur les 5000 ans des histoires de ce petit peuple qui a traversé tant de siècles et qui est toujours là.
London Macadam : Merci Marek
MH : C’est moi, merci!
Marie, Livre 1, dessiné par Elie Chouraqui, Soleil Production, coll. Secrets du Vatican, sortie le 23 septembre 2009.
Sa trilogie, publiée en France en 2003 et 2004 : Sarah, Tsippora et Lilah
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